"De manière générale, le travail d’intégration est une symbolisation de l’impensé dans un arbre de famille. Des élaborations psychologiques, des recherches de vérités, rationnelles et irrationnelles, vont progressivement contrebalancer ces histoires non terminées, ou non intégrées, de nos aïeux. À défaut, ces manques d’intégration, à l’instar d’une duplication d’ADN, vont perdurer et se répéter. Pour analyser cette transmission, Serge Tisseron[1] a proposé une modélisation sur trois générations : ce qui n’est pas intégré à la première génération devient proprement impensable pour la suivante (parce que privée d’une transmission verbale) et peut provoquer des passages à l’acte et d’autres conduites symptomatiques à la troisième génération. Une perspective qui s’accorde avec l’idée de Françoise Dolto selon laquelle il faut trois générations pour produire une psychose. Autrement dit, un non-dit ou un secret à la première génération peut entraîner des complexes névrotiques à la seconde et des complexes psychotiques ou des passages à l’acte, à la troisième.

Ces héritages inconscients ont de multiples conséquences. Dans tous les cas il s’agit d’une difficulté à être soi-même, parce que soumis à des forces inconscientes qui nous conduisent à adopter des comportements que nous n’aurions pas si nous n’en étions pas les victimes. Étymologiquement parlant, le mot qui le mieux désigne ce genre d’influence est celui aliénation[2]. Il dérive du latin alienure, « rendre autre » ou « rendre étranger » à soi-même. Il désigne un « état où l’être humain est comme détaché de lui-même » et, dans un sens plus général, la « perte par l’être humain de son authenticité ».

« Je suis un autre » disait Rimbaud, pour signifier que l’on peut être habité par autre chose que soi-même. Et c’est peu dire que nous ne sommes pas authentiquement nous-mêmes la plupart du temps, mais adapté ou conditionné par notre « éducation ». Une idée partagée par Freud qui expliquait cette présence en chacun d’une part inconsciente : « Le Moi n’est pas le maître dans sa propre maison ». La connaissance de soi prônée par certains anciens Grecs portait assurément sur la connaissance de cette part authentique en soi. Et comme nous le verrons plus loin, la connaissance de soi, c’est-à-dire connaître cette part inaliénable en soi, joue un grand rôle dans le travail d’intégration de nos aliénations. L’intégration de nos héritages transgénérationnels est à inscrire dans cette perspective plus large encore de la nouvelle psychologie des profondeurs qui associe analyse de l’inconscient, intégration des aliénations et connaissance de soi.

 

Dès lors qu’ils sont inconscients et qu’ils ont été transmis de manière inconsciente, nous n’avons généralement pas conscience des héritages qui nous aliènent. Le but des analyses est précisément de nous en faire prendre conscience. Plus nous devenons conscients des héritages transgénérationnels qui nous habitent, plus nous modifions notre manière d’y réagir. Et comme nous en verrons des exemples, il devient alors possible de transformer ces symptômes ainsi que d’autres difficultés existentielles. Ce travail permet de différencier ce qui nous habite inconsciemment (c’est-à-dire ce qui nous aliène) de qui nous sommes et de qui nous serions si nous en étions libérés. Un processus de devenir soi-même, ou d’avenir comme sujet, peut alors se mettre en place."

[1] Serge Tisseron (sous la direction de) (1995), Le psychisme à l’épreuve des générations : clinique du fantôme, Dunod, Paris.

[2] Voir la définition complète de l’aliénation dans le glossaire.

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