Extraits de Sophocle thérapeute, la guérison d'Oedipe à Colone, (Thierry Gaillard. Ecodition):

"L’interprétation patriarcale qui a prévalue jusqu’ici réduit l’histoire d’Œdipe au modèle, à ne pas suivre, d’une transgression des tabous de l’inceste et du parricide. Elle fait de l’ « Œdipe » une sorte de fétiche culturel qui préserverait les membres de la collectivité d’avoir à s’interroger personnellement sur l’existence de ce sujet en soi - représenté par Œdipe. 

Lorsqu’une collectivité tout entière a besoin d’un tel bouc émissaire pour conjurer ses propres aliénations, et dieu sait que la figure d’Œdipe semble idéalement servir cette fonction, il devient difficile de revenir sur ce premier jugement. Une telle interprétation superficielle et moraliste réduit pourtant considérablement la signification de l’histoire d’Œdipe. Comment imaginer que Sophocle ait pu se prêter à une telle économie d’esprit sans insulter son intelligence ? En effet, juger du mythe avant même d’entrer en matière, s’arrêter à ce premier degré moralisateur reviendrait à l’amputer de sa dimension symbolique pour complètement passer à côté du sujet. Dans la seconde pièce de Sophocle, Œdipe à Colone, après la révélation de la véritable identité de ses parents, une nouvelle vie commence qui finira en apothéose, un final que bien peu prennent en compte tant il faut alors reconsidérer toute l’histoire et revenir sur une première explication, aussi « évidente » qu’erronée. Le besoin de dramatiser le destin d’Œdipe empêche de saisir le sens profond du mythe, de lire plus avant la suite de l’histoire, un peu comme si l’histoire de Jésus s’arrêtait à sa crucifixion sans prendre en compte sa résurrection, cette suite qui révèle la véritable signification de l’épreuve.


En réalité, l’inceste et le parricide dont il est question à propos d’Œdipe sont des pièges tendus aux esprits paresseux. À la façon des œuvres initiatiques, si le contenu du message est exposé, un filtre est également placé qui empêche celles et ceux qui n’en seraient pas dignes d’accéder à de nouvelles connaissances. À l’inverse, l’accès à cette autre signification gratifie celles et ceux qui ne se seront pas laissés berner par les apparences. Ainsi, en même temps qu’il nous laisse un message essentiel concernant la renaissance d’Œdipe en tant que sujet, Sophocle propose un exercice d’intelligence destiné à mobiliser ce même sujet en soi. C’est celui-là, en effet, qui parle et comprend la langue symbolique des mythes sans s’arrêter à une lecture moralisante et réductrice. Pour franchir ce premier écueil, il convient d’appréhender ces tabous comme des provocations adressées à la raison, cette dimension de la psyché nouvellement portée aux nues par les contemporains de Sophocle. Provocation pour, d’une part, attirer l’attention et, d’autre part, inviter à faire le pas qui conduit au domaine symbolique, au mythos plus vaste que le logos, à la rencontre de ces sagesses traditionnelles que Sophocle avait faites siennes.

Se contenter d’une interprétation superficielle et rationnelle du mythe reviendrait à jeter le bébé avec l’eau du bain et à perdre une précieuse part de nous-même, celle qui précisément parle la langue symbolique, celle du sujet en soi. Ce dernier appréhende l’histoire d’Œdipe de manière symbolique, comme il faut le faire si l’on veut respecter sa nature mythologique et son origine traditionnelle.

En effet, la mythologie invite le sujet en soi à dialoguer avec les lois non écrites qu’elle représente de manière symbolique, par l’usage de figures divines notamment. Irrationnellement, elle exprime et cultive un lien avec des vérités oubliées, des initiations occultées. Partie visible d’un iceberg insondable, elle se fait l’écho des lois de la vie, une tradition partiellement renouvelée par les tragédiens Grecs qui l’adaptent à leur époque. Leur verbe poétique, voire lyrique, évoque des scénarios célestes ou infernaux s’adressant moins à la raison qu’à la psyché dans son ensemble. Derrière les figures divines, interchangeables selon les pays, des lois non écrites de la vie sont transmises aux esprits en quête de vérité.

Nous le verrons, l’inceste et le parricide n’évoquent pas tant des passages à l’acte que des états symboliques qui dénoncent cette absence de sujet, raison pour laquelle Œdipe devra renaître pour advenir en tant que sujet. Dans le droit fil des anciens rituels initiatiques, - comme celui où les enfants pénétraient des cavernes dans la montagne, ou dans la Mère‐Terre, pour en ressortir comme membres de la communauté des adultes -, l’histoire d’Œdipe illustre un même retour aux sources ainsi que la difficulté à passer « de l’autre côté ». Dans tous les grands mythes de l’Orient nous raconte Mircea Eliade[1] des héros sont invités à descendre dans les profondeurs de la Mère-Terre, vers la source de la vie, pour gagner une vie nouvelle, immortelle.

[1] Mircea Eliade (1959), Naissances mystiques, Gallimard, Paris.

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